Un article paru dans le Monde Magazine, du 15 septembre 2018.

*Je publie ci-dessous la version originale de mon papier (ayanr éré raboté et le titre modifié) en y ajoutant d’autres éléments collectés qui n’avaient pas trouvé leur place dans ce format court.

 

Vu de Singapour : “Crazy Rich Asians” un fantasme hollywoodien

A l’aéroport de New York, Rachel Chu (Constance Wu) et Nicholas Young (Henry Golding) en partance pour Singapour, sont accueillies par une hôtesse qui les conduit dans des cabines de luxe. Rachel, surprise, cachant les tupperwares préparés par sa mère, apprend que les billets sont pris en charge par la famille de Nick. « Alors, vous êtes riches ? », le questionne la jeune femme aux origines modestes, élevée par une mère-célibataire émigrée de Chine. « Nous sommes à l’aise », sourit-il. « C’est exactement ce que les supers riches disent ! ». Elle va découvrir à quel point au cours de leur périple sur l’île natale de Nick à l’occasion du mariage de son meilleur ami. Elle va surtout faire le rencontre de sa belle-mère, l’élégante et redoutable Eleanor Young (Michelle Yeoh).

Depuis sa sortie aux Etats-Unis le 15 août, la comédie romantique Crazy Rich Asians produite par la Warner, premier film hollywoodien au casting 100% asiatique depuis Le club de la chance (The Joy Luck Club) de Wayne Wang, il y a 25 ans, caracole toujours en tête du box-office (avec 117 millions de dollars de recettes). A Singapour, où il est à l’affiche depuis le 22 août dans 120 cinémas, le film se classe aussi premier et a déjà rapporté 2,5 millions de dollars. Son réalisateur américain d’origine chinoise, Jon M. Chu, avait prophétisé : « Ce n’est pas un film, c’est un mouvement. »

Le film est une adaptation du best seller éponyme de l’auteur Kevin Kwan, paru en 2013, qui met en scène l’opulence du « Monaco de l’Asie ». Un univers que ce dernier connaît bien, étant lui-même issu de la crème de la crème singapourienne (un de ses grands-oncles médecin est un des inventeurs du baume du tigre), qu’il a fréquente sur son île natale jusqu’à ses onze ans, puis aux Etats-Unis où sa famille s’est ensuite installée. Pourtant, dès la diffusion de la bande annonce, Crazy Rich Asians a fait débat : des voix ont pointé du doigt les origines diverses des acteurs principaux. Le comédien britannico-malaisien, Henry Golding, entre autres, a été accusé de ne pas être « suffisamment asiatique ».

Pour les auteurs du hashtag #BrownAsiansExist, cette distribution ne représente pas les visages colorés des six millions d’habitants de l’ancienne colonie anglaise composée à 76% de Chinois, 15% de Malais, et 7% d’Indiens. D’autres critiques ont pointé l’usage limité du dialecte de Singapour, un anglais mélangé aux malais, chinois et tamul, et ont diffusé sur les réseaux sociaux des parodies de la bande-annonce en singlish vues par une centaine de milliers d’internautes. Pourtant après le récent succès du film de super-héros Black Panther, de l’Afro-américain Ryan Coogler, tourné avec une équipe d’acteurs noirs parmi les plus célèbres de Hollywood (Chadwick Boseman ou encore l’oscarisée Lupita Nyong’o), Crazy Rich Asians se voulait une nouvelle étape pour la représentation des minorités dans une industrie hollywoodienne régulièrement taxée de « white-washing ».

« Les asiatiques des pays occidentaux sont si contents de se voir enfin à l’image qu’ils ne prêtent pas d’attention au contexte dans lequel ça se passe. Le film ne démonte pas les préjugés sur les minorités, il les exacerbe, pour un film qui se veut le parangon de la représentativité, c’est plutôt ironique », juge Sangheeta Thanapal, une activiste et chercheuse singapourienne indienne. « Le film représente le pire de Singapour : Effacez les minorités. Effacez les pauvres et les marginalisés. Tout ce que vous obtenez, ce sont des Chinois riches et privilégiés », a tancé dans un article de Yahoo, Ian Chong, politologue à l’Université nationale de Singapour. Le Premier ministre Lee Hsien Loong a lui-même critiqué en mai dernier les « démonstrations ostentatoires », alors que son gouvernement prône des politiques publiques en faveur de la réduction des inégalités, la mobilité sociale et une éducation plus inclusive.

« La Chine est un géant endormi, quand il se réveillera, le monde entier tremblera ». Cette citation attribuée à Napoléon Bonaparte ouvre Crazy Rich Asians. Ce qui, pour certains, revient à assimiler Singapour à la Chine. « Le Singapour qui est décrit dans le film n’est pas le Singapour que je connais », détaille Kirsten Han, éditorialiste ayant aussi partagé ses vues sur le site Hong Kong Free Press, et rédactrice en chef du site New Naratif qui a diffusé un podcast sur le sujet. Singapour y est représenté comme un pays chinois, ignorant notre propre histoire, nos réalités. Cela ressemble davantage à la projection des asiatiques américains de ce qu’est l’Asie (et ils ont l’air de penser que “Asie” signifie “Chinois” ici). Je ne pense pas que Crazy Rich Asians raconte donc grand chose de Singapour, car au fond, ils ne se sont pas vraiment intéressés à Singapour. »

© Warner Bros

Si le film est truffé de références à la culture asiatique ; excès de selfies, food-porn (plâtrées de langoustes, dumplings, pâtisseries entre autres etc) du “hawker center” (aire de restauration) aux fourneaux des Young, jusqu’à ce duel féminin décisif autour d’une partie de mah-jong dont la symbolique échappera sans doute aux non-initiés -, la cité portuaire y apparaît davantage comme le parfait décor Instagram. Les personnages évoluent dans des tenues couture, de galas somptueux au roof top de l’iconique hôtel Marina Bay Sands dont la construction a coûté 5,5 milliards de dollars. Si bien que L’Agence du tourisme de Singapour a facilité le tournage et a octroyé une subvention (montant non communiqué) au film, y voyant un bon moyen de mettre l’île sur la carte du monde.

Le film parlera sans doute plus à la diaspora asiatique occidentale, ces « bananes » (blancs à l’intérieur, jaunes à l’extérieur) vers qui l’humour est dirigé, à l’instar de cette réplique de Rachel : « Je suis tellement chinoise que je suis une professeure d’économie intolérante au lactose ». Un avis partagé par CK Hwang, un singapourien de 42 ans émigré aux Etats-Unis depuis dix ans. « Une grande partie du film est exagérée, comme tous les films hollywoodiens, mais j’estime que ce film représente un grand pas en avant en ce qui concerne la représentation des Américains d’origine asiatique aux États-Unis. Il brise l’image traditionnelle de l’asiatique maître de kung-fu, immigré contemplatif pleurnichard, enfant pauvre du tiers-monde, ou étudiant geek. Il montre au public que nous sommes des gens normaux, amoureux, drôles et sexy… Après avoir quitté le théâtre, ma femme m’a dit: “Après ce film, vous allez être une denrée chaude en Amérique”.»

Pour en savoir plus sur les réactions du public dans d’autres pays d’Asie, un article à lire sur le site de South China Morning Post.