Un reportage paru dans le quotidien cambodgien L’Hebdo, supplément du Khmer Times, le 5 février 2015, à retrouver ici.

Les diamants bruts de Diamond Island

Le réalisateur franco-cambodgien Davy Chou vient d’achever le tournage de son long métrage « Diamond Island-», qui suit les pérégrinations de jeunes ouvriers travaillant sur Koh Pich, l’emblématique île de Phnom Penh. Prolongement de son court métrage « Cambodia 2099 », sélectionné à Cannes dans la Quinzaine des Réalisateurs en 2014, le film sortira en fin d’année. Plongée dans la fabrication d’un film dans lequel pratiquement tous les rôles sont tenus par de jeunes comédiens non professionnels. 

Riviera, The future of Phnom Penh, vante un panneau qui traîne dans la poussière, au milieu de planches de tôles, de canalisations en plastique et de structures métalliques. Nous sommes sur le chantier d’une résidence de standing, en plein milieu de Koh Pich, l’île située le long du Tonle Bassac. C’est le décor du film au titre éponyme « Diamond Island », premier long-métrage de fiction de Davy Chou, réalisateur franco-khmer de 32 ans s’étant illustré en 2012 avec le « Sommeil d’or », un premier documentaire explorant les vestiges de l’âge d’or du cinéma cambodgien des 1960.

Mercredi 28 janvier, J-3 avant la fin du tournage pour l’équipe d’une quarantaine de personnes, après sept semaines intensives. Les traits sont tendus et des yeux cernés observent le camion-benne qui se met en place. Mien monte à bord, il répète les gestes à effectuer pour décharger de grosses plaques de tôles. «-Som sniart («-silence » en khmer), action, ça tourne-», lance Davy Chou. Le moteur ronronne, lourdement. Le camion ne démarre pas. On s’agite, on évalue, on ouvre le capot. « C’est un camion qui traînait là, on a demandé au chauffeur si on pouvait tourner avec lui et on improvise cette scène », explique Davy, sous ses petites lunettes rondes et son bob. Tout le monde finit par aller pousser, mais rien n’y fait, la bête semble rouillée. Vibol, l’assistant à la queue de cheval, revient en courant, une petite bouteille d’essence providentielle à la main. Ouf, ça démarre et le tournage repart.

De l’armée aux planches

Mien a du mal à saisir l’imposante plaque. Pourtant Mien n’est pas un comédien comme les autres. Lui-même est ouvrier, cependant sur son chantier, il est plutôt préposé à l’enduit des briques de ciment. Avant de travailler sur les chantiers de la capitale, Mien a été soldat. Il s’est échappé de la troupe de Preah Vihear où il s’était enrôlé pour suivre son grand frère, leurs parents étant morts, refroidis par la rudesse de la vie militaire. Une vie déjà bien remplie pour un jeune homme de 19 ans au visage poupon mais aux yeux sombres, que Davy Chou a rencontré par hasard sur un chantier de la rue 271, où tous les soirs après le tournage, il retourne dormir sur un matelas posé au sol.

« Davy s’est arrêté pour discuter, il nous a expliqué qu’il faisait un film sur la vie des ouvriers et qu’il cherchait des acteurs, raconte-t-il. J’ai commencé par aller jeter un oeil aux castings, mais ma tante me disait de me méfier et me reprochait de perdre de l’argent en déplacements. Quand j’ai été pris, j’ai dit à mon chef que j’allais travailler sur un autre chantier. En faisant du cinéma, je gagne plus que mon salaire d’ouvrier de cinq dollars par jour. »

Koh Pich, théâtre des espoirs

Sa première inspiration Davy, l’a trouvé sur Koh Pich, cette île de 75 hectares acquise en 2006 par le conglomérat sino-cambodgien Ocic (Overseas Cambodia Investment Corporation), et qui depuis n’en finit plus de muer. Les familles de pêcheurs ont été priées de partir, la terre battue a cédé sa place au béton, puis des immeubles de style vaguement haussmannien, villas de luxe, restaurants, boîte de nuit, salles de mariage, lac artificiel et fête foraine ont poussés un peu partout.

« Diamond Island » raconte la friction entre deux mondes ; le monde du jour et de la nuit, celui des travailleurs immigrés qui bâtissent ce rêve de modernité, et celui des jeunes citadins qui viennent faire rugir leurs mob sur les parkings, les steav, « ado » en khmer, un terme signifiant par extension « branleur » ou « rebelle ». Une tension qui s’illustre à travers les retrouvailles des personnages principaux ; deux frères que tout oppose, autour desquels gravitent un groupe d’amis tel que Mien.

« En 2010, il n’y avait que du sable, mais cet endroit m’avait fait une forte impression, se souvient Davy. Quand je suis revenu en 2013, j’ai pris une claque. Le lieu s’est imposé comme une évidence. Je le vois comme un symbole de l’évolution de la société khmère, avec tous ses paradoxes. » Le bouillonnant auteur suit son « envie de filmer » et y tourne en trois jours et demi le court métrage « Cambodia 2099 ». Sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs en 2014, cet exercice de style, beau comme tout jaillissement à la fois spontané et maîtrisé, lui ouvre la porte du long et d’une production.

Castings sauvages et improvisations

Comme pour son documentaire, Davy commence la préparation de son film par un travail de recherches sur le terrain. « J’ai passé pas mal de temps à Koh Pich, à discuter avec les jeunes, à rencontrer des travailleurs », énumère Davy. C’est donc naturellement qu’il décide de suivre son instinct pour le choix des comédiens. « Je cherchais d’abord des gueules qui pourraient habiter les personnages que j’avais en tête », poursuit-il. Pendant plusieurs mois, il sillonne la ville en moto. C’est ainsi qu’il repère Sokbuon, un rabatteur de taxis du marché Damkor. « Davy m’a demandé si je savais jouer, chanter, raconte ce jeune homme aux cheveux teints en bleu pour le besoin du rôle de Bora, le personnage principal. Il cherchait quelqu’un venant de province comme moi. J’ai toujours rêvé de jouer dans des clips, mais ma famille me disait que j’étais trop petit, pas beau, alors ils ne comprenaient pas pourquoi on s’intéressait à moi. Quand j’ai été pris, j’étais fou de joie ! »

Même méfiance du côté des proches d’Aza, tige de 19 ans à la bouche pulpeuse que Davy croise sur Koh Pich. S’imaginant l’objet d’une entourloupe ou pire, d’un film porno, elle ne répond pas aux coups de fils de Davy. Pas découragé, ce dernier n’hésite pas à lui courir après jusqu’au stand de glaces où elle travaille à Aeon mall pour la convaincre de prêter ses traits au premier rôle féminin. Quant au personnage du grand frère, Dy, il est incarné par le champion de boxe Hem Saran, découvert lors du spectacle de danse d’Emmanuelle Phuon « Brodal Sereï » (Boxe khmère). Les répétitions durent trois mois. « On a commencé par des exercices simples pour vaincre la timidité, oser se regarder dans les yeux, des jeux sur les émotions, détaille le chef d’orchestre. Comme certains ne savent pas lire, on répétait leur texte chaque matin, et sur le tournage, on laissait une place à l’improvisation. J’ai vraiment vu leur évolution !»

A l’approche du clap de fin, une certaine fébrilité se fait sentir. « J’aimerais bien continuer à faire du cinéma, mais je ne sais pas comment m’y prendre, confie Sokbuon, qui s’apprête à tourner un plan-séquence au volant d’une rutilante moto. Je regrette d’avoir dû arrêter l’école à 15 ans pour gagner ma vie. » Le jeune Mien, avec cet impassible flegme cambodgien, n’ose pas rêver d’une suite. « Dès que le tournage finit, je reprends ma vie d’avant. C’est sûr que ça va faire bizarre de revenir dans le petit monde des chantiers après avoir passé tout ce temps entouré d’étrangers, à entendre parler anglais et français. Mais c’est comme ça, je ne sais pas de quoi mon destin est fait. » Du banc en bois du réal ayant réussi à entraîner ses troupes dans pareille aventure, se pose-t-on la question de l’après pour ces jeunes? « Oui, bien sûr, mais ce n’est pas moi qui vais leur apprendre que la vie est dure, réagit Davy. Ils ont les pieds sur terre et savent qu’ils ne vont pas devenir des stars. Des liens humains se créent et ne se détruisent pas. Cette expérience leur montre avant tout qu’une autre vie est possible. »