Depuis le début 2015, plus de 25 000 personnes, principalement des minorités opprimées de Birmanie ou du Bangladesh, se sont lancées dans la mer d’Andaman et le détroit de Malacca vers la Malaisie ou l’Indonésie. Plus de 300 ont déjà péri. 

Un article publié le 7 juin sur le site d’investigation Mediapart, à lire ici aussi.

Des hommes aux corps décharnés se jettent de leur bateau pour repêcher des vivres largués par avion. C’est l’image qui a ému l’opinion internationale et forcé les États d’Asie du Sud-Est à réagir. Depuis le début du mois de mai, la mer d’Andaman et le détroit de Malacca sont devenus le théâtre d’un drame humanitaire sans précédent. À l’image des migrants en Méditerranée, des familles entières tentent la traversée au péril de leur vie. Leur Europe à eux : la Malaisie et l’Indonésie.

Beaucoup sont des musulmans rohingyas, venus de Birmanie, et considérés par l’ONU comme l’une des minorités les plus persécutées de la planète. Mais les plus nombreux viennent du Bangladesh, d’où ils fuient la misère et l’instabilité politique. Sur les trois premiers mois de l’année, 25 000 personnes ont pris la mer, selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (UNHCR), soit deux fois plus qu’au cours de la même période l’an dernier, et 300 d’entre eux auraient péri.

Vendredi 29 mai 2015, dix-sept pays se sont réunis lors d’une conférence internationale organisée à Bangkok afin de tenter d’apporter une réponse coordonnée à cet exode. Les participants se sont mis d’accord sur la nécessité de « s’attaquer aux racines » du problème et « d’améliorer la vie des communautés à risque », avec des « créations d’emplois » et des « aides au développement ». Une mobilisation appelée à ne pas rester un vœu pieux par de nombreux observateurs. « Il devrait être possible de mettre en place une réponse régionale sur les aspects essentiels de cette crise, comme la recherche active et le sauvetage des migrants en mer, en sécurisant leur arrivée sur les côtes et en leur fournissant une assistance humanitaire », estime Phil Robertson, le responsable du département Asie de l’ONG Human Rights Watch. « Mais la résolution de cette crise sera rendue difficile par la disparité des politiques, ainsi que par les objections de la Birmanie aux initiatives de l’ASEAN. »

« Je suis déçue que les pays présents à la conférence aient abordé le problème par ses conséquences, le trafic humain, et non ses causes réelles, la non-reconnaissance du statut des Rohingyas », regrette Chris Lewa, responsable de l’ONG Arakan œuvrant auprès de la minorité. « La communauté internationale a tendance a être trop prudente vis-à-vis de la Birmanie, car elle a des intérêts économiques maintenant que le pays s’est ouvert », observe-t-elle. Un million d’habitants n’ont pas été recensés dans l’État Rakhine (où vivent beaucoup de Rohingyas), soit 31 % de la population de cette région en proie à de graves violences intercommunautaires en 2012, ayant fait 200 morts. Le 31 mai, les Rohingyas devaient remettre leur carte d’identité temporaire aux autorités. Comme ils ne sont pas éligibles à la nationalité birmane selon les critères édictés, cela signifie qu’ils viennent de perdre toute reconnaissance légale et qu’ils sont, par là-même, pour la première fois, déchus de leur droit de vote.

L’icône de la démocratie, Aung San Suu Kyi, s’est montrée bien silencieuse depuis le début de la crise, malgré un appel lancé par le dalaï lama. Le 19 mai, la « Dame de Rangoon » a déclaré que « le gouvernement devait régler ce problème », lors de son unique commentaire public. La perspective des élections législatives en novembre 2015 la place devant un choix de « realpolitik ». La population, de plus en plus hostile aux musulmans, voit les Rohingyas comme des immigrés du Bangladesh, malgré une présence séculaire sur le territoire. Une haine attisée par des extrémistes bouddhistes tel que le bonze Ashin Wirathu, qui se définit comme « le Ben Laden birman » et affirme sans ambages : « Préserver notre religion et notre race est plus important que la démocratie. »

L’arbre rohingya ne doit cependant pas cacher la forêt bangladaise. Selon la responsable de l’ONG Arakan, 60 % des migrants en sont originaires. Au Bangladesh, un des pays les plus densément peuplés au monde, un habitant sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Avec un PIB par habitant de 957 dollars, contre 3 475 en Indonésie, 5 800 en Thaïlande et 10 500 en Malaisie, les Bangladais voient dans les pays voisins des eldorados.

L’exil de ces candidats à une vie meilleure est loin d’être nouveau, mais les filières de passeurs ont été déstabilisées début mai, après la découverte d’un charnier d’une trentaine de corps dans la province de Songkhla, au sud de la Thaïlande. Dans ces camps masqués par les touffeurs de la jungle, les trafiquants retiennent prisonniers les clandestins dans l’attente de rançons versées par leurs proches. Pris d’assaut par les autorités thaïlandaises décidées à éradiquer un problème longtemps ignoré, certains d’entre eux s’en étant fait les complices, les trafiquants ont pris le large, détournant des bateaux plus au sud, quand d’autres les ont tout bonnement abandonnés. Sous la semonce de la communauté internationale, le royaume a cessé de refluer les migrants. À l’issue de la conférence du 29 mai, il a aussi autorisé l’aviation américaine à effectuer des vols sur son territoire afin de rechercher les embarcations perdues en mer.

Les petits états se mobilisent tandis que les grands refusent de bouger

« Depuis les années 1970 et 1980, la Thaïlande a accueilli des milliers de boat people issus de minorités birmanes », rappelle Thitinan Pongsudhirak, directeur de l’Institut de sécurité et des affaires étrangères de l’université Chulalongkorn de Bangkok. Mais cette crise survient en pleine polarisation politique au sein du gouvernement du général Prayuth Chan-Ocha. « Le segment le plus conservateur de la société se couperait la main plutôt que d’autoriser les migrants à poser un pied sur le sol thaï, alors que l’aile politique anti-coup d’État et pro-élection est davantage touchée par la cause », pointe l’expert.

Confrontées à l’afflux de migrants, la Malaisie et l’Indonésie ont d’abord choisi de reconduire froidement les bateaux hors de leur espace maritime, arguant qu’ils n’étaient pas signataires de la Convention de l’ONU (1951) qui confère un statut et une protection aux réfugiés. Un « ping-pong humain » dénoncé alors par Phil Robertson.

« Qu’attendez-vous de nous ? » s’emportait le 14 mai Wan Junaidi, le ministre de l’intérieur malaisien. « Nous avons été très courtois à l’égard de ces gens qui infiltrent nos frontières […]. Nous devons leur envoyer le message clair qu’ils ne sont pas les bienvenus ici. » Eric Paulsen, le directeur de l’ONG malaisienne Lawyers for Liberty, avait beau souligner que le pays avait le devoir de secourir les naufragés en tant que « signataire de la convention sur les droits de l’enfant et de celle sur l’élimination des discriminations à l’encontre des femmes », il a fallu attendre plusieurs jours pour qu’un changement soit perceptible. Kuala Lumpur et Jakarta renonçaient à renvoyer les bateaux le 21 mai et consentaient dans un communiqué commun à offrir aux migrants « réinstallation et rapatriement temporaire ». 

En Indonésie, Hasan Kleib, le ministre des affaires étrangères, affirmait le 23 mai que les migrants « n’étaient pas à proprement parler des demandeurs d’asile ou des réfugiés, mais des travailleurs illégaux ». Un argument lui permettant de verrouiller lentement les frontières. Pourtant, les autorités indonésiennes se montreraient plus accommodantes, selon l’expert de Bangkok. « En tant que premier pays musulman, Jakarta ne peut pas fermer les yeux sur ces boat people. Les accueillir relève davantage d’un esprit religieux que d’un impératif humanitaire », juge Thitinan Pongsudhirak. À la tête du pays, le président Joko Widodo élu en octobre 2014 essuie, lui aussi, les remous d’une crise intérieure. Depuis son élection, « Jokowi » est confronté aux luttes d’influence au sein de sa formation politique, le Parti démocratique indonésien de lutte (PDI-P). Sa présidence, en laquelle les associations des droits de l’homme avaient placé beaucoup d’espoir, est désormais entachée par la mise à mort de huit personnes pour trafic de drogue, dont sept étrangers, en avril dernier.

L’idée a été murmurée à l’oreille de ses voisins par un ministre malaisien : « Le Cambodge et les Philippines pourraient prendre leurs responsabilités vis-à-vis des demandeurs d’asile car ils sont tous deux signataires de la convention de 1951 de l’ONU. » Tandis que les migrants naviguaient toujours en eaux troubles, le Cambodge a été le premier pays à faire preuve d’un geste d’ouverture. « Nous sommes prêts à offrir un abri temporaire aux milliers de demandeurs d’asile rohingyas, si l’ONU accepte de les réinstaller dans un autre pays par la suite »a confié le porte-parole du Conseil des ministres.

Le 19 mai, les Philippines lui ont emboîté le pas. « S’il y a des boat people qui viennent nous voir pour obtenir la protection de notre gouvernement, il y a un processus […]. Il est donc faux de dire que nous ne les aiderons pas juste parce qu’ils sont sans papiers. Leur situation est semblable et ils ne devraient pas être traités différemment », a assuré la secrétaire d’État à la justice Leila de Lima, sans toutefois préciser les modalités d’accueil. Cependant ni le Cambodge ni les Philippines ne sont équipés pour recevoir de nombreux migrants, et ces deux pays représentent aux yeux des exilés de bien moindres perspectives d’intégration économique et sociale que le géant malais.

« Non, non, non, l’Australie n’offrira aucune aide pour accueillir des milliers de migrants repêchés dans cette crise en Asie du Sud-Est »a déclaré le premier ministre australien Tony Abbott le 21 mai. « Je suis désolé, mais si l’on veut commencer une nouvelle vie, on se présente par la porte d’entrée et non par la porte de derrière. » Le lendemain, Canberra rejetait d’un revers de main les critiques du gouvernement indonésien, les relations des deux pays s’étant plutôt tendues depuis l’exécution pour trafic de drogue des Australiens Andrew Chan et Myuran. À l’issue de la conférence de Bangkok, l’Australie a toutefois annoncé qu’elle verserait une aide humanitaire de 5 millions de dollars destinée aux Rohingyas et aux Bangladais, s’ajoutant aux 5 millions déjà promis. La grande puissance régionale maintient ainsi le cap de sa sévère politique migratoire, qui a vu le nombre de réfugiés sur son territoire passer de 20 000 personnes avec le gouvernement travailliste précédent à 13 750 cette année.

Quant à la Chine, autre grande puissance régionale, elle aussi signataire de la convention de Genève, elle s’est montrée discrète. L’alliée traditionnelle de la Birmanie a déclaré que la question « relevait d’une affaire de politique intérieure », mais se disait toutefois « préoccupée par la situation ».