A feature story published in 7Days, the weekly supplement of The Phnom Penh Post, on 19 August 2011, read it here!

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À Phnom Penh, les crèmes blanchissantes font un carton. On les trouve partout ; des échoppes de rue poussiéreuses aux allées immaculées des grands centres commerciaux. Le manque de réglementation du marché et l’absence d’une réelle prise de conscience des risques font de ces crèmes un dangereux problème de société.

Assise sur son lit dans sa chambre d’adolescente Chim Srey Neat, lycéenne de 17 ans, à la peau trop blanche pour être vraie, tire une large boîte en plastique de sous son lit.  Elle commence à appliquer une mixture orange sur son avant-bras. Il s’agit de crème blanchissante. « La peau sombre n’est pas populaire chez les jeunes Khmer », confie la jeune fille. « J’utilise de la crème blanchissante, car elle me rend plus claire, plus jeune et plus attrayante ». Neat a commencé à utiliser cette crème il y a deux mois, en complément d’autres crèmes fournies par son médecin de famille, préparées par l’entremise de sa tante qui travaille dans un salon de beauté.

Selon la marque, les crèmes contiennent une variété de produits chimiques. Après plusieurs mois d’application, elles peuvent en effet avoir un effet blanchissant sur la peau, au risque de graves problèmes de santé pouvant conduire jusqu’à la mort. C’est ce qui est arrivé à Kompong Speu, le jour du mariage d’une jeune femme de 21 ans, vendredi 16 septembre. Six heures après avoir utilisé une crème vietnamienne interdite au Cambodge, Mam Seak a éprouvé des difficultés respiratoires et une perte d’audition. La future mariée, déjà affaiblie par la malaria, a succombé à un empoisonnement.

Cette tragédie est le sommet d’un iceberg dont la partie immergée pèse lourd sur le marché de la beauté. Les profits énormes générés par le commerce de ces élixirs ont poussé les commerçants, les salons et même certains dermatologues à vendre des concoctions maison, sans aucun contrôle de qualité. Au marché central, à un stand de cosmétiques en tout genre, une vendeuse recommande une crème blanchissante dans une boîte en plastique en forme de lapin. C’est une crème utilisée comme base, importée de Thaïlande qui coûte seulement un dollar. Pour un effet rapide, il est nécessaire de mélanger plusieurs crèmes. Alors, la commerçante sort de sous le comptoir des tubes de crèmes colorées aux noms thaï, vietnamien et chinois, des poudres emballées dans du papier fleuri et des pilules roses. Le lot revient à 20 dollars. « Je connais les quantités, j’ai appris les recettes d’un autre vendeur », assure-t-elle.

Siv Vouch, pharmacienne au département des drogue et de l’alimentation (DDA) du Ministère de la Santé, explique que le Cambodge suit les directives de l’ASEAN pour la fabrication des crèmes sur le territoire. Elle reconnaît néanmoins une certaine impuissance face au trafic aux frontières. « Notre ministère n’est pas responsables de tous les produits. Nous ne pouvons pas tout contrôler, car certaines sociétés importent ces crèmes illégalement, principalement de Thaïlande ». Si le ministère fait de son mieux pour lutter contre les contrebandiers, il ne gagne pas non plus la bataille de la communication. Pas de campagnes publicitaires, pas d’affiches informant des dangers. Si Vouch déclare que les mesures ne datent que de l’année dernière, alors une campagne potentielle n’aura pas lieu avant l’année prochaine.

Pour être blanc comme toi, je ferais n’importe quoi

À l’hôpital Calmette, la dermatologue Thav Sothavy constate tous les jours les méfaits de l’utilisation de ces élixirs miracle. « Plus de la moitié de mes patients viennent pour des problèmes causés par les crèmes blanchissantes », déclare-elle. « Toutes les crèmes sont dangereuses, particulièrement les crèmes mélangées. Ces crèmes peuvent contenir des corticostéroïdes, des antibiotiques, des molécules telles que l’hydroquinone, qui est cancérigène, ou des sels de mercure qui sont hautement toxiques ». Tandis qu’elle énumère les effets secondaires de ces substances – allant des allergies, aux eczémas, à de graves problèmes de pigmentation jusqu’à l’apparition de maladies de peau auto-immune – quelqu’un frappe à sa porte. Un jeune homme en robe safran souhaite la consulter pour un problème d’acné et d’eczéma. Ces symptômes sont causés par l’utilisation de crèmes blanchissante. Le jeune homme s’appelle Soung Sophorn, il a 18 ans et c’est un moine bouddhiste. Il raconte que ces élixirs sont aussi très populaires au sein de sa pagode et ce, malgré les prescriptions de renoncement à la beauté matérielle de leur maître Bouddha.

Que les crèmes blanchissantes soient répandues dans toutes les couches de la population n’étonne pas le dermatologue Kea Thay. Il n’hésite pas à parler de dépendance à ces produits. « Au début, les utilisateurs ont des sensations de confort et de bien être, mais après une utilisation à long terme, les problèmes surviennent et ça commence à gratter, à brûler », explique-il. «C’est exactement comme avec les alcooliques ou les toxicomanes. J‘explique les risques à mes patients, je leur donne des conseils, mais c’est à eux de prendre la décision d’arrêter. Et pour eux, c’est dur. Je vois beaucoup de gens revenir me consulter parce qu’ils ont replongé ».

« Il y a un modèle dominant blanc », déclare le Dr Ly Cheng Huy, expert beauté et créateur d’un magazine et du site web HealthCambodia.com. « Au Cambodge les raisons sont d’ordre culturel : les blancs étaient des gens qui n’étaient pas à l’extérieur, des gens qui ne travaillaient pas, des gens riches. Pour les femmes, la beauté équivaut à la richesse et à l’amour ». À la télévision, Ly Cheng Huy est un fervent militant anti-crèmes blanchissantes. Il a pour ambition de créer un comité scientifique indépendant pour réglementer les normes. Mais lorsqu’on lui  demande pourquoi les modèles cambodgiennes qui font la couverture de son magazine sont toutes terriblement blanches, il semble un peu gêné. « C’est une bonne question », soupire-t-il. « Le studio photo ne veut que des femmes à la peau claire. Au début, nous avons essayé de publier une image d’une femme à la peau sombre », explique-il en brandissant la couverture d’une ancienne copie avec une mannequin cambodgienne à la peau dorée. « Mais les ventes ont été mauvaises et ici tous les modèles se font blanchir la peau ».