Depuis l’implantation de la culture de l’hévéa, le mode de vie des Bunongs a été totalement déstabilisé. Des villageois demandent au milliardaire français la restitution de leurs terres devant le tribunal de grande instance de Nanterre et se battent pour la préservation de leurs ressources et de leur culture. Un reportage publié le 4 novembre 2015, sur le site Mediapart.

Phnom Penh (Cambodge), correspondance. C’est dans le Mondolkiri, la région la plus vaste et la moins peuplée du Cambodge, surnommée la « Suisse cambodgienne » pour ses collines d’un vert criard, ses pins et ses chutes d’eau, que le caoutchoutier Socfin-KCD a élu domicile en 2007. La Socfin-KCD est le fruit d’une joint-venture entre la holding Socfinasia, société de droit luxembourgeois détenue à hauteur de 38 % par le groupe Bolloré, et la Khao Chuly, une entreprise de construction cambodgienne, proche du pouvoir central.

Même si le milliardaire Vincent Bolloré n’est pas actionnaire majoritaire, c’est au nom du contrôle exercé sur cette structure que, le 24 juillet 2015, l’avocat Fiodor Rilov a lancé une action en responsabilité civile contre l’industriel français. Une date vient d’être fixée pour le procès, qui s’ouvrira en mai 2016. Désormais, 93 plaignants réclament la restitution de leurs terres, ainsi que des milliers d’euros de dommages et intérêts.

Entourée de rouge, la région du Mondolkiri. © Google Maps
Entourée de rouge, la région du Mondolkiri. © Google Maps

Sethikula et Varanasi, des noms indiens légendaires, ont été choisis pour les deux concessions de la Socfin-KCD. Le mysticisme a pourtant pris un coup dans ce district de Busra, au point même que le Guide du routard prévient, pessimiste : « N’y allez pas, le Mondolkiri, rongé par la déforestation, a perdu son âme. » Pourtant, ici, on se bat pour conserver cette âme. L’enjeu du combat : le “mir”, la terre, l’axe central du mode de vie des Bunongs, une minorité indigène des hauts plateaux. Hormis sous le régime khmer rouge, les Bunongs ont toujours vécu ici. La légende dit même qu’ils sont nés du Phnom Nam Lear, la colline qui s’étend le long des plantations.

C’est ce que raconte Pé Beuh, un des 93 villageois ayant assigné Bolloré en justice. Cet homme de 75 ans, qui refuse d’abord de nous parler craignant que nous ne soyons des émissaires de la compagnie, nous reçoit finalement dans sa maison de bois, plantée au milieu de poivriers et de champs de manioc, dans l’enceinte des concessions. Avant l’implantation de la Socfin-KCD, Pé Beuh possédait ici des terrains où il pratiquait l’agriculture itinérante traditionnelle.

« Sur certaines parcelles, on avait des rizières, sur d’autres des légumes, des fruits, puis quand la terre ne rendait plus, on la laissait en jachère et on cultivait une autre parcelle pour laisser au sol le temps de se renouveler », détaille le vieillard aux yeux translucides, en tirant des bouffées de cigarette. « Quand les Français sont arrivés en 2007, ils ont envoyé un Bunong repérer les meilleures terres et les marquer. L’année d’après, les tracteurs débarquaient pour tout détruire, raser les champs et la forêt sacrée ! Ils n’ont pensé qu’à l’argent mais pas à notre futur. » 

Le dossier des plantations de Bolloré est un serpent de mer. Déjà en 2010, lorsque la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) avait publié un rapport dénonçant les agissements de la Socfin-KCD, l’entreprise avait menacé l’ONG de poursuites pour calomnie et diffamation. Mais depuis que sa reprise en main contestée de Canal Plus l’a de nouveau propulsé sur le devant de la scène, Vincent Bolloré est bien décidé à contre-attaquer toute remise en cause de la gestion de son vaste empire agricole, bâti sur l’ancienne puissance coloniale Rivaud. Début octobre, le site Bastamag a ainsi annoncé qu’il était attaqué pour diffamation après une enquête pointant des dérives dans ses plantations d’hévéa de l’Asie à l’Afrique.

Les deux concessions détenues par la Socfin-KCD dans le Mondolkiri © Eléonore Sok-HalkovichLes deux concessions détenues par la Socfin-KCD dans le Mondolkiri
© Eléonore Sok-Halkovich

Sethikula et Varanasi sont des concessions foncières à des fins d’exploitation économique (ECL), des baux à long terme octroyés par le gouvernement cambodgien à des entreprises locales, ou souvent étrangères, afin d’y développer des projets agricoles ou industriels. Du fait du potentiel de cette région, où l’on dit que « tout pousse », pas moins de 94 731 hectares y sont actuellement exploités par des entreprises cambodgiennes, vietnamiennes, malaisiennes, chinoises et anglaises, réparties en 15 concessions selon les chiffres du ministère de l’agriculture, 16 d’après la base de données de la coalition NGO Forum.

Pé Beuh dit avoir été dépossédé de la moitié de ses terrains (dont il ne connaît pas la superficie), pour lesquels il a reçu une compensation financière unique de 200 dollars (180 euros), alors que la somme avancée par la Socfin-KCD était de 200 dollars par hectare. Un tarif jugé insuffisant par les ONG défendant la minorité, la culture d’un hectare de riz pouvant rapporter en moyenne 1 500 dollars par an. « Les villageois étaient là depuis longtemps, mais ils n’avaient pas de titre d’occupation », explique Sok Ratha, le coordinateur régional de l’Association pour les droits de l’homme et le développement (Adhoc). « C’était vraiment facile pour la compagnie de les accuser d’occuper les terrains illégalement, avec la complicité des autorités. »

Au Cambodge, 80 % de la population vivent en zone rurale et plus de 70 % dépendent de l’agriculture pour survivre, selon la Banque mondiale. Privés de leurs ressources, les Bunongs sont donc entrés de plein fouet dans l’économie de marché et en subissent désormais les fluctuations. « Avant, on avait la liberté d’action, poursuit Pé Beuh. On pouvait chasser, on avait tout ce dont on avait besoin sur place. Maintenant, on doit acheter notre riz et en ce moment c’est très cher pour nous : 35 dollars le sac de 15 kilos, près de 5 dollars le kilo de bœuf, etc. »

«J’ai parfois peur qu’avec tout ce qui se passe, mon peuple ne disparaisse»

À une dizaine de kilomètres, dans la commune de Busra, Keo Chat voit rouge lorsqu’il parle des “Barangs” (Français). « Une personne de la compagnie m’a dit : on prend votre champ car quand vous serez vieux, vous ne pourrez plus l’exploiter, et en échange on vous donne de l’argent », relate-t-il, amer. Avec ses voisins, il a tenté de défendre ses terres, un tracteur a même été incendié, en vain. Entouré de cinq de ses neuf enfants, lesquels sont vêtus uniquement de tee-shirts et traînent pieds nus dans la boue, Chat affirme n’avoir jamais reçu l’argent promis. Pour faire vivre sa famille, il a commencé à travailler pour la plantation en 2009.

« Je me levais à 5 heures du matin, à 6 heures on devait se mettre en ligne pour que le patron nous compte. On commençait à travailler à 7 heures, jusqu’à 16 heures. Après avoir collecté le latex, il y avait une très forte odeur qui faisait tourner la tête. On était payé cinq dollars par jour, j’étais épuisé, j’ai arrêté. » Il tire désormais sa principale source de revenus de l’alcool de riz qu’il distille dans de gros baquets sous les pilotis de sa maisonnette. Les bons mois, ce commerce peu orthodoxe lui rapporte 50 dollars.

Don Ouch, la femme de Keo Chat et 4 de leurs 9 enfants au village de Busra © Eléonore Sok-HalkovichDon Ouch, la femme de Keo Chat et 4 de leurs 9 enfants au village de Busra.
© Eléonore Sok-Halkovich

Dans les longues allées des 6 600 hectares de concession, la rigueur rectiligne des parcelles d’hévéas, plantés à un mètre d’intervalle, contraste étrangement avec la touffeur des forêts environnantes. Il faut six ou sept ans pour commencer à exploiter le caoutchouc, mais des tests sont déjà réalisés sur de nombreuses parcelles où le latex s’écoule le long des entailles circulaires appliquées au tronc. Dopé par le marché automobile chinois, la production du caoutchouc naturel utilisé pour les pneumatiques est devenu un véritable or blanc. Entre 2008 et 2010, le Cambodge  a triplé ses exportations, passant de 16 à 45 milles tonnes, d’après les données de l’Association des producteurs de caoutchouc naturel (ANRPC). Et même si le royaume reste un petit marché face aux mastodontes thaïlandais et vietnamien, le gouvernement a fait du développement de l’hévéaculture une de ses priorités.

Au bout d’un long chemin boueux rendu difficilement praticable en scooter en cette fin de saison des pluies, Rom nous conduit à l’emplacement de l’ancien cimetière de sa famille. C’est ici, à l’ombre d’arbres centenaires, que reposaient ses grands-parents. « Lorsque les tracteurs ont déboisé la zone, ils ont excavé les tombes, pourtant les stèles étaient visibles ! Les os sont remontés à la surface », s’émeut cette femme au visage sans âge. Pour faire amende honorable, les responsables de la compagnie ont néanmoins fourni un buffle et participé à son sacrifice lors d’une cérémonie expiatoire. « Les Bunongs sont animistes, explique Dy, un guide touristique local. Ils croient aux esprits des arbres et aux esprits des morts. Depuis cet incident, ils disent que les morts reviennent les hanter, qu’il y a eu plusieurs crises au village… Ils ont comme perdu leurs repères. »

La récolte de l’or blanc dans la concession de Sethikula. © Eléonore Sok-Halkovich

La nuit tombée à Busra, le temps se fige. Et toujours cette boue, encore plus épaisse, qui s’insinue partout. Kliou Sokphirun doit faire avec, car sa maison bâtie en bambous n’a pas de plancher. Cette jeune femme en mini-short et débardeur rouge a été élue il y a quelques mois chef du village. « Ici, les gens sont en colère car au moins 40 % n’ont pas été payés », estime-t-elle, dans la pénombre de cette pièce éclairée à la bougie. « Seulement une quarantaine de villageois ont réussi à récupérer leurs terres, mais pour les autres, la procédure judiciaire est le dernier espoir. »Sur place ou dans les officines de la capitale, la perspective de ce procès exceptionnel crée des tensions, certains craignant qu’il ne nuise aux négociations reprises fin 2014. « Force est de constater que sept ans après, peu de chose ont changé, mais que depuis que Bolloré est au courant de la procédure, les négociations reprennent de plus belle », sourit Ngach Samin, responsable de ce dossier à l’ONG de défense des indigènes CIYA. Il prépare un travail de cartographie des concessions afin de prouver que la déforestation de parcelles continue. « Les droits des minorités sont bafoués, car nous manquons de représentativité au parlement et ce genre de business génère trop de corruption. » Pourtant, les Bunongs refusent de courber l’échine, et en octobre, une pétition a été envoyée au ministère de l’intérieur afin de demander la destitution du gouverneur du Mondolkiri, qui leur avait refusé le droit de défiler lors du jour international des indigènes le 9 août dernier.

Dans la nuit de Busra, une lumière brille encore. Une petite salle aux murs lézardés accueille une quinzaine d’enfants, assis par terre sur des nattes. Ils suivent religieusement des cours d’écriture du langage bunong, qui a été adaptée à l’écriture khmère par une ONG. « J’ai parfois peur qu’avec tout ce qui se passe, mon peuple ne disparaisse », confie le jeune guide Dy. « Si la langue résiste au khmer et à l’anglais, au moins une partie de notre culture survivra. »