Le réalisateur Apichatpong Weerasethakul, prend la pause dans les jardins de l'Institut Français à Phnom Penh. © EléonoreSok

Il est devenu mondialement célèbre en obtenant la Palme d’or à Cannes en 2010 avec « Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures ». Depuis, le réalisateur Apichatpong Weerasethakul a vu son nom immanquablement associé à la Thaïlande, sa jungle, ses créatures de légende et ses croyances populaires. Un paradoxe alors même que le cinéaste a du mal à trouver son public dans son propre pays. Asialyst a rencontré à Phnom Penh cet homme aux petites lunettes et au sourire mystérieux, habituellement discret avec les médias.

Dans la capitale cambodgienne, le cinéaste était invité par l’Institut français à une rétrospective de son œuvre du 13 au 15 janvier derniers. Il a présenté cinq de ses long-métrages ainsi que trente court-métrages, et a livré quelques-uns de ses secrets de fabrication lors d’une master-class. Si ses souvenirs d’enfance ont toujours irrigué son œuvre, Apichatpong se dit étouffé par le climat politique actuel en Thaïlande, et rêve d’ailleurs.

Un entretien publié sur le site spécialisé sur le continent asiatique Asialyst, le 27 janvier 2017.

Entretien

En une décennie Apichatpong Weerasethakul, 46 ans, est devenu une référence du cinéma asiatique en Occident. Révélé au festival de Cannes en 2002 avec le film Blissfully Yours qui décroche le prix « Un certain regard », il récidive en 2004 et remporte le Prix du jury avec Tropical malady. Puis en 2010, c’est la consécration : Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, rafle la Palme d’or.Victime du comité de censure gouvernementale en 2006 avec son film Syndromes and a century, Apichatpong a refusé de lui soumettre son dernier long-métrage Cemetery of Splendor, sorti en France en 2015 et donc pas encore visible sur les écrans thaïlandais. Ce film qui met en scène des soldats atteints par une étrange maladie du sommeil tandis que les fantômes se réveillent, a été perçu comme une critique et une métaphore des dérives de la société.

Depuis le coup d’État mené par le général Prayuth Chan-ocha en 2014, la Thaïlande connaît une vague de répression n’ayant d’égal que le mandat du maréchal Phibun, qui régna d’une main de fer dans les années 1940 à 1950. Les lois de lèse-majesté sont utilisées abusivement pour cibler activistes, étudiants, journalistes, politiciens ou simples citoyens ayant exprimé des opinions négatives sur Facebook. Plus de 1000 personnes ont été détenues ou arrêtées par la junte. Un climat de suspicion qui pousse les artistes à l’auto-censure ou à l’expatriation.

Que représente votre enfance à vos yeux de cinéaste ?
L’enfance est fondamentale car elle modèle ce que nous sommes. Plusieurs de mes films ont pour décor Khon Kaen [dans la région de l’Isan, au nord-est de la Thaïlande, NDLR], petite ville où j’ai grandi avec mon grand frère. A l’époque, c’était un microcosme, et cette ville représentait une cage pour moi ; il n’y avait rien sauf des hôpitaux. Mes parents étaient tous deux médecins. J’étais fasciné par cet univers, les micro-organismes, les battements de cœur… D’ailleurs encore aujourd’hui, les hôpitaux sont mes endroits préférés ; je m’y sens apaisé. Comme il n’y avait pas grand-chose à faire, je passais beaucoup de temps au cinéma de quartier où j’ai vu des classiques thaïlandais, des films de fantômes. J’étais aussi fan des films catastrophes américains et des films de science-fiction. Aujourd’hui, la ville s’est considérablement développée. Ce cinéma de quartier a été transformé en salle de boxe, avant d’être fermé.
Le fait de venir de l’Isan, d’une culture minoritaire parfois dépréciée par les Thaïs, a-t-il influencé votre travail ?
Pas vraiment car mes parents étaient originaires du centre et se sont installés à Khon Kaen pour le boulot. Nous ne parlions pas le dialecte de l’Isan. Le Nord-Est est la région où l’idéologie communiste est arrivée. Dans les années 1960-70, le gouvernement l’a réprimé. Il s’est produit beaucoup de violences et certains villages étaient mis en quarantaine. Or personne n’en a pris la responsabilité jusqu’à aujourd’hui. J’ai d’ailleurs travaillé sur la question de la transmission de la mémoire à Nabua, dans un de ces villages, auprès de jeunes de la seconde génération qui n’avaient pas connu cette période [Primitive, 2009, NDLR]. Nous avons construit un vaisseau spatial pour explorer le futur et pour rêver.
Votre départ aux États-Unis a dû être une libération ?
Oui, cela a été un choc ! Mon master d’architecture en poche, j’avais postulé à l’Institut d’art de Chicago car c’était l’université qui acceptait les dossiers le plus tardivement dans l’année, et j’ai été pris. J’y ai passé trois ans jusqu’à l’obtention de mon master en 1997. C’est une période où ma vie a vraiment basculé ; j’ai beaucoup lu, j’ai vu beaucoup de films, j’étais vraiment affamé. Je me suis particulièrement intéressé au cinéma expérimental. J’étais tellement en colère contre l’école, la société thaïlandaise, que je voyais une manière de me rebeller à travers les films.
En Europe, on vous connaît pour vos long-métrages, mais ce que l’on sait moins c’est que vous avez travaillé sur de nombreuses installations artistiques. Vous envisagez votre travail de création de manière globale ?
Oui, entre mes films, je fais beaucoup de recherches qui se transforment en projets artistiques : vidéos, installations, performances, qui m’emmènent ou prolongent mes films. Par exemple, en 2014 dans l’installation vidéo Fireworks, j’ai tourné dans le parc que l’on retrouve dans Cemetery of splendor, avec mon actrice fétiche Jenjira Pongpas [qui tient aussi le premier rôle dans le long-métrage, NDLR]. C’est le temple d’un gourou vénéré dans la région, il y a des sculptures d’animaux étranges [animées dans la nuit par un dispositif lumineux fait de feux d’artifices NDLR]. Tandis que l’installation théâtrale Fever room (2015) est un contrepoint au film. Je voulais explorer la notion de caverne, qui évoque les débuts de l’humanité mais aussi du cinéma avec un jeu de lumière et de son.
Un dispositif qui plonge dans un état méditatif, comme souvent dans vos films ?
Fermer les yeux pour méditer permet d’atteindre un autre monde. Et quand le monde est dur à supporter, le rêve est une manière de s’évader. La notion de rêve m’intéresse beaucoup, les neurosciences aussi. Le rêve est encore plus fort que le cinéma car c’est un film totalement intime. Je suis sûr que dans le futur, nos rêves seront synchronisés avec notre corps et que l’on n’aura plus besoin d’aller au cinéma !
Je suis saisie par votre manière de filmer la jungle. Comment filme-t-on cet environnement particulier ?
Aller dans la jungle, c’est comme une méditation. Avec mon équipe, nous avons beaucoup voyagé dans la région. Il faut y passer énormément de temps et trouver le bon moment.
Certains de vos films n’ont pas été montrés en Thaïlande alors qu’ils bénéficient d’un écho international. Comment le vivez-vous ?
Je ne crois pas au cinéma thaïlandais, je crois au cinéma universel. Quand je vais dans un multiplex en Thaïlande, ce que je vois ce sont des films hollywoodiens, pas thaïs. Je me moque de savoir si les gens comprennent mon travail ou pas. Je suis mon premier public, et je suis un public vraiment facile ! Et puis pour moi, le processus du film est plus important que le résultat. On se met beaucoup de pression pour arriver aux buts, mais on en oublie d’apprécier le chemin.
Les autorités thaïlandaises n’ont-elles jamais essayé de récupérer votre succès ?
Comme je ne fais pas des films populaires et que le gouvernement est extrêmement moralisateur, il n’a pas vraiment essayé de récupérer mon succès. J’ai eu mes premiers déboires avec la censure en 2007 pour Syndromes and a century [tourné dans un hôpital de Khon Kaen, NDLR]. Une table-ronde a été organisée avec des religieux, l’ordre des médecins, des universitaires ; chaque groupe voulait couper les parties qui ne leur plaisaient pas et utiliser le film comme outil pour leur propagande. Je me suis mobilisé à cette période ; j’ai participé au mouvement « Libérez le cinéma thaï ». On a signé des pétitions pour demander au gouvernement de mettre fin à la Loi sur le cinéma qui était contrôlé par la police depuis quelque chose comme 70 ans. J’ai participé à une conférence de presse pour dénoncer la censure… et il y a eu des changements majeurs. Mais la situation s’est à nouveau dégradée et je suis blacklisté.
Vos films comportent de nombreuses références politiques. On y voit des militaires comme dans Cemetery of splendor, où lorsque les personnages doivent chanter l’hymne national au cinéma, le son est coupé. Vos films sont-ils des actes de résistance ?
En Thaïlande, au cinéma avant chaque film, on doit se lever et chanter l’hymne national, et en effet dans le film, il y a un moment de silence puis un écran noir afin d’évoquer la censure, le trou noir qui nous est imposé… Je ne suis pas une personne politique ; peut-être que nous ne sommes pas programmés pour cela. Mais depuis dix ans, la politique affecte notre vie quotidienne, donc j’ai commencé à faire des films qui en parlent car c’est devenu une question personnelle. Les cinéastes ne sont pas des activistes, du moins pas moi. Je n’espère rien changer, mais un film est un témoignage historique, il décrit un environnement à un instant précis. Filmer reflète indirectement des détails sur la manière dont nous sommes opprimés.
Quel impact le climat politique a-t-il sur le cinéma thaïlandais ?
En Thaïlande, il y a trois grands tabous qui sont intégrés dès l’enfance : la religion, la monarchie et l’armée. Vivre sous la junte est irrespirable, j’étouffe. Même si des élections sont organisées cette année, elles seront contrôlées par les militaires… Depuis deux ans, les réalisateurs thaïlandais sont dans un processus pour apprendre à vivre avec cette pression. Nous ne sommes pas programmés pour la pensée critique, donc l’auto-censure devient un automatisme. Avant, je considérais les films comme des sortes de « dieux », mais c’est moins le cas aujourd’hui. Je n’ai pas envie de perdre mon temps, et je sens que j’atteins mes limites. Cemetery of splendor est mon dernier film en Thaïlande, je ne veux plus y tourner. Partir dans un pays où je n’ai pas de racines me fera sûrement ré-évaluer tous mes jugements et filmer sera plus excitant. J’y ai bien réfléchi : de quoi manquerais-je à part de mon compagnon, de mon chien et de mes arbres !
Avez-vous pour projet de venir tourner au Cambodge ?
J’y ai pensé un temps. Je me suis plongé dans l’histoire cambodgienne, mais je la trouve trop profonde, trop douloureuse, je me demanderai quelle légitimité j’aurais à en parler. C’est le pays voisin, mais c’est la première fois de ma vie que je viens au Cambodge ! Je suis étonné par le nombre de 4×4 dans la rue ; je trouve qu’ici l’écart entre les riches et les pauvres est plus marqué qu’en Thaïlande. Mais les motos roulent quand même plus lentement, ce qui créé une temporalité spéciale…
Quels sont vos projets à venir ?
Je songe à l’Amérique du Sud. En mars, je vais partir deux mois en Colombie pour faire des recherches notamment sur la littérature, qui a beaucoup influencé la littérature thaï populaire. Quand j’étais enfant, on me lisait ces histoires de jungle, de tigres qui m’ont marqué… Donc, je voudrais remonter à la source. Et aussi faire de nouvelles expériences, tester des substances hallucinogènes comme l’ayahuasca…
Des apprentis cinéastes cambodgiens se sont déplacés en nombre pour vous entendre. Quels conseils donneriez-vous à de jeunes réalisateurs ?
Je leur conseille de se trouver un second job ! Mes films ne me rapportent pas d’argent, et autour de moi c’est pareil. J’ai entendu dire que Brillante Mendoza [réalisateur philippin, NDLR] avait ouvert un restaurant à Manille ! Je tire des ressources plutôt de mon travail artistique. Mais nous avons la chance de travailler sur quelque chose de personnel, c’est l’essentiel.
Propos recueillis par Eléonore Sok-Halkovich